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Importance des animaux de travail

La faim et la malnutrition tuent chaque jour 25 000 personnes, en majorité  des enfants. De plus, environ un milliard  de personnes souffrent de la faim. Des  stratégies erronées de développement, une agriculture négligée depuis des décennies, la libéralisation des marchés dans les pays en  développement via les programmes d'ajustement structurels de la Banque mondiale et du FMI, le dumping des exportations de produits alimentaires par les pays industrialisés, la priorité donnée aux cultures destinées à l'exportation, le rôle déstabilisant joué par les multinationales, le manque de réformes agraires et les migrations vers les villes sont les principales causes de ce scandale quotidien. De nouveaux risques menacent l'agriculture : changement climatique, dégradation rapide des écosystèmes, investissements spéculatifs dans le domaine agricole - y compris «l’accaparement » de terres arables - développement des agrocarburants, et spéculation sur les produits  alimentaires.

Paradoxalement, la plupart des victimes de la faim et de la malnutrition – quelque 80 pour-cent- vivent  en zone rurale. Selon la FAO, 50 % d'entre eux sont de petits paysans, 20 % sont des sans-terre, 10 % sont des bergers nomades ou des petits pêcheurs . Alors que dans l'Union Européenne, la population agricole représente en moyenne 5 % de la population totale, sa part est d’environ 50 % dans de nombreux pays en  développement, et même entre 60 % et 80 % en Afrique subsaharienne.

La grande majorité de ces petits paysans, avant tout des femmes , cultivent en moyenne un à deux hectares de terre, et souvent encore moins, avec des houes et des machettes, comme  seuls outils . C'est le cas pour environ 600 millions de paysans, sur un total de 1,3 milliard d'agriculteurs. Seule une minorité, environ 300 millions, utilisent des animaux de travail. Par contre, un agriculteur en Europe de l'Ouest possède en moyenne 40 ha, cultivés avec des tracteurs ou d'autres machines toujours plus puissants et de grandes quantités de pesticides et de fertilisants.

Après la crise alimentaire mondiale de 2008, la tendance est de réserver  à nouveau plus d'importance à l'agriculture. Il me parait souhaitable de la placer  au cœur des stratégies de réduction de la pauvreté, tout particulièrement dans les pays les moins développés. Les  principes de base d’une telle stratégie devraient être la souveraineté alimentaire et l'agro-écologie, le soutien à l'agriculture familiale et paysanne  et la pleine  reconnaissance  du rôle des femmes. La participation de tous ceux qui sont concernés dans le processus de prise de décision, et tout particulièrement des organisations agricoles, est vitale.

Une politique de prix équitables et stables pour les produits alimentaires serait essentielle pour assurer aux petits agriculteurs suffisamment de pouvoir d'achat pour  leur permettre de sortir de la faim et de la pauvreté. Cela favoriserait en même temps un plus haut niveau d'investissements par les paysans eux-mêmes. Cela nécessiterait aussi une régulation du marché appropriée pour protéger les producteurs agricoles vulnérables face au dumping et à la volatilité des prix.

Les gouvernements et les organisations internationales réalisent plus d'investissements dans l’agriculture, mais c'est encore loin d'être suffisant. Ils ne sont pas toujours utilisés correctement. Il faudrait inciter les gouvernements à utiliser les ressources disponibles pour faciliter tout particulièrement l'acquisition d'outils efficaces et durables, y compris des animaux de travail plutôt que des machines très coûteuses et des tracteurs.

Alors que je voyageais, début 2013, sur les routes de l’Éthiopie, un pays vraiment pauvre, je me suis rendu compte de l'importance des animaux de travail pour le transport et la commercialisation des produits alimentaires quand j'ai vu un nombre impressionnant d'ânes, de chevaux, et de bœufs tirant des chariots chargés des produits alimentaires  des villages jusqu'à la ville où se tient le marché. Ils jouent aussi un rôle essentiel pour les récoltes : en périphérie de nombreux villages, des paires de bœufs ou de chevaux battaient le blé en piétinant les gerbes.

En 2006, j'ai assisté à Genève à une conférence du professeur Gil Ducommun, intitulée : « Au Burkina Faso, les fermiers pourraient nourrir leur pays ». Ducommun est professeur des politiques de développement à la Haute Ecole Suisse d'Agronomie (HESA) à Zollikofen. Son principal message était qu'au niveau de la capitale Ouagadougou, une réorientation du pouvoir d'achat -de l'ordre de 350 millions d'euros- vers la consommation de denrées alimentaires nationales (plutôt qu'importées), pourrait être un formidable moteur de développement. Il recommandait d'investir dans l'utilisation des animaux de travail - essentiellement des bœufs - et du compost. L'utilisation de la traction animale pourrait doubler la production. Selon lui, un système de crédit et d'investissement doit être organisé de manière à faciliter l'acquisition de bœufs et de charrues. Ces recommandations sont aussi valables, sans aucun doute, pour de nombreux pays en  développement.

En septembre dernier, j'ai visité le projet agro-écologique ARFA1, au Burkina Faso, où plus de 80 % des 16 millions de personnes de la population nationale sont de petits fermiers. ARFA permet aux paysans  d’une trentaine de villages d'être formés aux pratiques agro-écologiques. J'ai été impressionné de voir à quel point ces pratiques entraînent de meilleures récoltes et de nouvelles productions, telles que le maraîchage destiné au commerce, procurant aux petits paysans , et particulièrement aux associations de femmes, des revenus complémentaires, leur ouvrant ainsi une réelle perspective de sortie de la pauvreté. Une des méthodes enseignées dans le cadre du projet pour combattre l'érosion du sol est d'utiliser des outils légers de travail du sol, grâce à des charrues légères  « Kassine » , tirées  par des bœufs ou des ânes, de manière à casser le sol latéritique dur avant d’y intégrer  du compost. Nous avons vu le résultat : une récolte de sorgho impressionnante. Ce projet nous a aussi montré l'importance des animaux de travail dans leur contribution à la production de compost, qui joue un rôle clé dans l’ agriculture biologique. Le fumier est un élément essentiel des fertilisants organiques qui ne sont pas toujours disponibles en quantité suffisante par manque d'animaux, et notamment d'animaux de travail.

Je soutiens entièrement les recommandations du Rapport de la Réunion d'Experts organisée par la  FAO –  et The Brooke à Rome en juin 2011, sur le rôle, l'impact et le bien-être des animaux de travail. La problématique des animaux de travail mérite une plus grande  priorité à l’ordre du jour  de toutes les organisations internationales concernées, telles que la FAO, l’OIE mais aussi le FIDA  et le PAM . Elles devraient mieux reconnaître l'importance des animaux de travail dans la lutte contre la faim et la pauvreté, à travers leur rôle fondamental pour la revitalisation durable de l'agriculture, pour le transport des biens et des personnes, mais aussi pour l'amélioration des revenus, la nourriture et les services qu'ils procurent aux familles. Les animaux de travail devraient être inclus dans les rapports, les programmes et les politiques. Ces organisations devraient aussi guider les gouvernements afin de les sensibiliser davantage à cette question, d'augmenter  la visibilité et la reconnaissance pour  le rôle des animaux de travail, d'expliquer l’importance de leur santé et de leur bien-être   pour les conditions de vie des personnes et les  économies nationales.  De même, les centres de recherche académique, nationaux et internationaux, les universités et les écoles spécialisées devraient inclure cette question  dans  leur ordre du jour et dans leurs programmes scolaires . 

Jean FEYDER

Note biographique
Jean Feyder est un Ambassadeur à la retraite. A présent il rédige des articles et travaille avec  plusieurs ONG dans les domaines du développement, des systèmes alimentaires et de la Palestine.
De 2005 à 2012, il était le représentant permanent du Grand Duché de Luxembourg auprès du Bureau des Nations Unies, d'organisations internationales et de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) à Genève.
De 1998 à 2005, il était Directeur de la Coopération au Développement au Ministère des Affaires Étrangères du Luxembourg.
De 2006 à 2011, l'Ambassadeur Jean Feyder a présidé le sous-comité des pays les moins avancés à l'OMC. De 2009 à 2010, il était président du bureau de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED). En Juin 2011, il a présidé la Commission pour la discussion récurrente sur la Protection Sociale lors de la 100e Session de la Conférence Internationale du Travail (CIT). En Juin 2012, lors de la 101e Session de cette même Conférence, il a présidé la Commission sur le Socle de Protection Sociale qui a adopté une Recommandation à ce sujet.
Il est l'auteur d'un livre sur le problème de la faim, publié d’abord en allemand en 2010 par Westend, sous le titre « Mordshunger », puis en 2011 en français par L'Harmattan, sous le titre « La Faim Tue ». Une version actualisée de « Mordshunger » a été publiée en octobre 2014, et une nouvelle édition de « La Faim Tue » est publiée fin 2014.
Jean Feyder est marié et père de deux filles. 

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